Créer ensemble pour se trouver soi-même ?

février 18th, 2016 Posted by Art numérique, Objet et savoir-faire, Ville et vivre ensemble No Comment yet

La Maison du  Geste et de L’image : rencontre avec Evelyne Panato

Faut-il remettre en question certaines vérités considérées comme indestructibles et immuables pour laisser place à une pluralité de vérités ? En ces temps de crise, certains cherchent à se libérer des normes établies, à briser les modèles du « chacun pour soi », à réinterroger la conscience collective, précisément au moment où les standards de la vision consumériste se délitent et perdent de leur aura.

La présentation du programme de la Maison du Geste et de l’Image s’ouvre par cette citation de Friedrich Nietzsche : « Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont. »

Certaines conceptions, longtemps érigées en vérités absolues, ne sont elles-pas à l’origine de l’écart qui s’est creusé entre les uns et les autres ? Rencontre avec Evelyne PANATO, Directrice de la Maison du Geste et de l’Image pour comprendre les raisons qui poussent à aller vers l’autre.

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Regagner l’étonnement

Situé à deux pas du Centre Pompidou, ce centre de recherche et d’éducation artistique propose aux établissements scolaires et aux centres de loisirs de Paris et sa région, des parcours artistiques encadrés par des artistes professionnels et par des enseignants qui permettent de faire découvrir les arts visuels et sonores ou le spectacle vivant. Dans cet établissement, les élèves sont invités à prendre de la hauteur, de la distance tout autant que les enseignants. Ces derniers voient leurs pratiques éducatives questionnées pour mieux les enrichir.

Lors d’un atelier, on est frappé par la concentration des élèves et on comprend vite que la séquence de création leur appartient. Pas d’autre contrainte que celle de créer ensemble. Il leur est cependant demandé d’utiliser cette liberté d’imaginer que si cela leur permet de donner un sens aux choses qu’ils construisent étape par étape. Comprendre pourquoi un geste, une image produit tel effet ou tel effet. Ces ateliers sont encadrés par les artistes de la MGI, qui selon Evelyne PANATO sont « sélectionnés pour l’univers artistique qu’ils portent, qu’ils défendent et l’intérêt pédagogique que cet univers peut représenter pour un enseignant. »

Il s’agit d’oublier certains réflexes socialement admis ou d’aborder d’autres pratiques en marge du modèle éducatif classique, pour regagner la force de l’étonnement. C’est dans le jeu de la pratique collaborative et de l’analyse du processus de création que les élèves peuvent prendre la liberté de penser et de faire autrement.

.« On a cherché à se démarquer de tout ce qui existait dans le système éducatif au titre des enseignements, c’est à dire des Arts plastiques et la musique, pour précisément montrer que c’est en mettant des enseignants avec des artistes professionnels que l’on peut voir les choses différemment. »

Créée il y a plus de 30 ans, la Maison du Geste et de l’Image rappelle l’importance d’ouvrir notre sensibilité et notre esprit, d’explorer d’autres voies pour « changer de point de vue, faire un pas de côté (…) pour prendre conscience de l’autre » comme le rappelle la Directrice. Puis elle ajoute : « Force est de constater que l’individualisme est très répandu et accru de jour en jour. Comment restituer les gens dans un projet collectif et commun qui va faire sens à la fois pour chacun d’entre eux et par lequel ils se sentiront représentés. C’est tout ce processus là qui nous semble intéressant dans cette dialectique entre le fond et la forme. La question essentielle est : que voulez-vous dire ensemble, et défendre ? »

La société de ces 40 dernières années s’est construite sur ce rapport à la consommation à coup de campagnes marketing, prônant le culte de la réussite individualisée et le pouvoir de l’un au détriment de la valeur de l’autre. « Ce que je n’aime pas, c’est la saturation du sens. Celui qui arrive doit pouvoir aussi s’emparer d’un certain sens par rapport à la proposition, et doit pouvoir avoir une marge d’interprétation, être capable d’élaborer son propre jugement » renchérit Evelyne PANATO.
MGI

Redécouvrir ce qu’acteur veut dire

Un regard sur l’autre qu’il est nécessaire de faire évoluer tant il a modifié en profondeur les modes d’interaction entre les individus, y compris chez les plus jeunes.

« Le sens de notre travail est de partir de ce que les jeunes apportent, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils aiment et de questionner et de mettre à distance. Il y a une œuvre que Samuel BIANCHINI, un grand plasticien multimédia, a travaillé sur la question de à distances, qui est le titre de son œuvre. Ce que nous faisons dans les ateliers, c’est de penser à rapprocher un groupe d’élèves de ce qu’est le processus de création et de le mettre à distance de ce qu’il consomme au quotidien. Dans l’ère du tout image, on est nourri de tas d’objets de consommation auquel on ne pense pas. L’idée est de prendre conscience de cette passivité pour rendre les élèves actifs. » 

Crédit photo MGI

Reconnaître l’autre constitue le préalable dans la construction d’un nouveau modèle économique, social et politique. 

« Nous travaillons avec une autre association ANRAT qui se penche sur les pratiques théâtrales. Dans une séance de trois heures, nous proposons de revisiter une pièce de théâtre par les moyens de l’image, du son, de l’espace pour s’imprégner de cette atmosphère et voir comment les élèves auraient pu traduire ce qui se passe dans cette scène, mais différemment, au travers des choix qu’ils font. Ils comprennent à l’intérieur de cette séance, que les choix de mise en scène ne sont pas anodins, qu’ils sont discutables et qui leur appartient de les interpréter. Que c’est à eux d’être actifs dans leur processus, faire d’autres propositions à partir du texte et en fonction des moyens mis à disposition et avec les compétences des uns et des autres. (Envoi des lumières, du son, travail sur l’esprit qu’on veut donner aux personnages, les éléments de décor etc.) »

Finalement l’ouverture vers l’autre, la collaboration avec l’autre c’est aussi s’ouvrir à la critique du monde actuel. Est-ce que la relation à l’autre nous permet de garder les yeux ouverts sur ce qui se passe vraiment ? Evelyne PANATO en est convaincue.

« C’est l’autre qui m’apprend qui je suis et moi qui lui apprends qui il est. C’est un pilier de notre conception. Je prêche pour une école de toutes les compétences car une société a besoin de toutes les compétences. Il y a des élèves qui s’adaptent très bien au système éducatif tel qu’il est, et d’autres qui ne s’y adaptent pas parce qu’ils viennent d’ailleurs et que cette culture et son état d’esprit ont besoin d’un sas d’accompagnement que le domaine artistique représente. Cette construction du sens « en commun » est un tremplin vers une intégration, une acceptation, une reconnaissance de soi, de ce qu’on apporte et ce que l’autre nous apporte. On a besoin de créer ces passerelles avec des gens d’horizon différents. »

lycee Michelet

 Connaître c’est aussi co-naître

Pour autant l’accès à l’autre donne lieu à un autre langage qui permet d’acquérir un type de connaissance dans la perspective de trouver des solutions en commun. Evelyne PANATO parle de connaissance et de co-naissance.

« Oui, connaître c’est co-naître à quelque chose. Naître ensemble. Les différents langages sont une richesse qu’il faut savoir conscientiser et qu’il faut savoir nommer. Les formes de résonance entre les différents langages, et cultures sont encore totalement à créer. »

Plus qu’une approche par le faire ensemble, la MGI évoque une démarche sociale, philosophique et politique. « Nous faisons une politique du terrain, nous créons des liens. Nous contribuons à ce métier à tisser social, à l’échange, à cette reconnaissance de l’autre et de soi. Et à ce qu’on peut apporter à cette société, à la fois dedans et dehors, car c’est important d’être observateur de ce qui se passe pour savoir par quelle porte on veut entrer, comment et sous quelle forme on veut s’inscrire. C’est de la co-construction de projet. » Et elle ajoute « Le processus leur permet de comprendre le sens qu’ils veulent donner à leur parole. »

crédit photo MGI

.Evelyne PANATO poursuit

« Dans la Maison du Geste et de l’Image, vous devez construire quelque chose ensemble et vous devez tous participer. Et ensuite vous repartez chargé d’autre chose, d’un autre style, d’un autre rythme, d’un autre regard. L’artiste apporte l’extérieur à l’intérieur de l’école. Et c’est très important qu’à l’intérieur de l’école on puisse construire quelque chose qui va s’inscrire à l’extérieur de l’école. Ce va et vient est important. Déplacer les élèves dans l’espace, c’est les déplacer dans leur tête. En accueillant les élèves ici, nous changeons également ici notre regard. Très souvent, je vois des jeunes qui ne veulent pas faire ce qu’on propose. Or, ils sont dans le déni ce qu’ils savent faire, alors qu’ils ont une voix de stentor, une présence extraordinaire, une énergie à l’intérieur d’eux, pourquoi ils n’en font rien ? Les élèves sont très intéressés par la question sociale, la solidarité. Ils sont attachés à la relation amicale, familiale, extrêmement soucieux de l’autre. Nous tentons de développer cette fibre de la bienveillance pour l’autre là où les enjeux de la société industrielle et le marketing tendent à écraser l’autre pour faire sa place. »

Evelyne PANATO conclut :

« On dit que le théâtre se construit dans les trous du texte et effectivement c’est cette philosophie de cet interstice qui doit être laissée au spectateur pour celui qui doit construire le sens et le mouvement vers quelque chose. Je me questionne beaucoup dans notre travail, c’est pourquoi on va toujours vers les gens, on va les chercher et tenter d’orienter leurs désirs. A force d’aller vers eux, on les prive de leurs désirs. Ce que j’essaie de dire aux élèves, c’est que l’art et la culture, les formes vont vous toucher à un moment donné car cela parle de vous sans vous connaître. On réserve souvent les pratiques artistiques pour des gens qu’on a besoin de remettre sur le chemin de l’école. Mais je pense que l’art et la culture sont là pour aussi bien pour redonner confiance à certains et donner de la distance à d’autres. On ne peut pas non plus recevoir le système éducatif tel que sans le questionner, sans le remettre à distance. Un peu plus d’assurance à certains et un peu moins de certitude à d’autres, c’est ce que nous cherchons à faire. Apprendre à faire son choix à chaque croisement qu’on rencontre sur le chemin de sa vie. C’est une façon de respirer le monde. Surtout, se laisser cette capacité de s’étonner. »

Maison du geste et de l’image

informations pratiques 

42 rue Saint-Denis
75001 Paris
Téléphone : 01 42 36 33 52
info@mgi-paris.org

Crédit photos : MGI